Kriegserinnerungen von Jean Babé:

UN ENFANT DANS LA TOURMENTE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE

 

1. PREMIERS SOUVENIRS DE GUERRE.

 

Mon village natal.

Je suis né dans le petit village de Courtavon situé tout au sud de l’Alsace qui s'appuie en cet endroit sur les premiers contreforts du Jura marquant la frontière avec la Suisse. Cette région appelée Sundgau est moins favorisée que la riche plaine d'Alsace ou l'opulent vignoble, car ici le climat est rude et la vie y est dure.

La Suisse, toute proche, est à l'origine d'une particularité, à Courtavon ainsi que dans le village voisin de Levoncourt on ne parle pas le dialecte alsacien, et autrefois les gens conversaient en patois roman, une langue d'origine latine avec des emprunts aux langues celte et germanique.

 

Le début de la guerre.

L’Europe est déjà en effervescence et rapidement des bruits de bottes se font entendre à la frontière de l'Est; la France est plongée dans ses soucis, dans ses batailles parlementaires et les écrits du colonel Charles de Gaulle ne sont pas pris au sérieux. La France a son commandant en chef des armées : le Général Gamelin, elle peut se reposer sur lui et sur notre défense réputée infranchissable, cette fameuse Ligne Maginot dont la construction a coûté très chère et qui dissuade tout agresseur!

Pourtant dès 1939, alors que je n'ai pas encore trois ans je perçois déjà les premiers signes de guerre. Dans notre petit village de Courtavon tout proche de la frontière suisse, des troupes françaises stationnent. Parmi celles-ci des spahis d'Afrique du Nord et je revois les soldats qui ont dressé leur table dans notre cour pour manger leur plat favori : le couscous.

C'est le temps de la drôle de guerre, nos soldats attendent et pendant ce temps, par manque de bras, l'activité du pays tourne au ralenti, la rentrée des récoltes en pâtira beaucoup.

Puis tout s’accélère, les armées allemandes déferlent rapidement sur une France qui se croyait à l’abri derrière l’invincibilité de sa fameuse Ligne Maginot. Alors c'est l'affolement général et notre armée se retire mais avant il faut détruire tout ce qui pourrait encore faciliter la progression de l'armée ennemie, ou peut être simplement montrer que la France a encore des soldats et des munitions.

Dynamitage du pont.

Dans cette situation d'affolement, les villageois reçoivent l'ordre de quitter le village pour se réfugier sur les hauteurs. J'accompagne mes parents qui rejoignent tout un groupe près de la chapelle Saint-Jacques, lorsqu'une énorme déflagration secoue le centre du village, un bruit de tonnerre accompagné d'un tremblement court jusque sur la hauteur et l'inquiétude se lit sur tous les visages.

Rapidement les personnes reprennent le chemin qui les ramènent chez eux, tous sont inquiets, et il y a de quoi car pour certains, là où se dressait il y a une heure encore leur maison, il n'y a plus qu'un tas de ruines. La toiture de notre maison est aussi constellée de plusieurs trous énormes.

Les soldats français pour retarder l'avance fulgurante des troupes allemandes ont fait sauter le pont sur la rivière la Largue. A part avoir détruit plusieurs maisons proches du pont, il n'avait aucun intérêt stratégique puisque situé sur la route qui mène à la frontière suisse de Bonfol. Cette destruction aura pour seule conséquence de perturber la vie locale et de rendre le travail des paysans encore plus pénible.

Très rapidement les paysans dont les maisons sont totalement détruites cherchent à placer leurs bêtes chez des voisins ou dans de vieilles étables ou encore dans des bâtiments inoccupés. L'église aussi a souffert, un gros bloc de béton a traversé la toiture et la voûte pour tomber juste devant la grotte de Notre Dame de Lourdes.

Vraiment faire sauter un pont sans aucun intérêt stratégique, avec des charges de dynamite beaucoup trop importantes montre à quel point l'Armée Française est totalement désemparée et incapable de réagir. L'armée et avec elle tout le pays paie son impréparation à une guerre pourtant depuis longtemps annoncée. Hélas jamais on ne demandera des comptes aux responsables tant militaires que politiques qui ont été incapables de prendre les décisions qui s'imposaient.

 

3 Une langue imposée.

Le drapeau nazi flottant déjà sur Paris et sur Strasbourg, l’Allemagne hitlérienne tient à marquer de son empreinte toute l’Alsace qu’elle vient d’annexer.

A l'école bien évidemment une seule langue est autorisée et imposée, c'est évidemment l'Allemand, il en est de même pour tous les documents administratifs.

Notre patronyme Babé ne convenant pas aux nouveaux maîtres il est par décision du Landkommissar d’Altkirch du 12 juin 41 germanisé en Bahbe.

Les noms des villages sont aussi systématiquement germanisés, les panneaux de Courtavon et Levoncourt sont arrachés et remplacés par Ottendorf et Luefendorf.

Cependant cela ne leur suffit pas encore il faut qu'ils aillent plus loin encore, alors ils imposent même leur langue pour s'adresser à Dieu. Désormais il faut donc prier dans la langue du vainqueur, la Sainte Trinité et la Vierge Marie doivent donc aussi apprendre l'Allemand, et c'est ainsi qu'un soir de mai au chapelet je reçois ma première leçon de la langue d'Outre-Rhin. Je raconte cela dans "Les bêtes féroces".

 

4 Mainmise sur l'information.

Les très rares postes de radio sont tous très vite confisqués, seul notre prêtre peut conserver le sien et c'est chez lui que pour la première fois j'ai entendu des voix sortir d'une boîte en bois garnie de gros boutons. Après la guerre ce bon vieux curé sera très fier d'avoir, comme il le dira avec un grand sourire, roulé les Allemands dans la farine, car bien qu'Alsacien il avait été pendant la Guerre de 1914 18 brancardier dans l'armée française or tous ceux qui avaient eu un tel parcours étaient systématiquement mis à l'index par le régime.

Revenons au début de la guerre, dans notre région il n'y a pratiquement que deux sources d'information : le Mülhauser Tagblatt et les affiches officielles et de ces deux outils de propagande les sbires de Goebbels savent en faire le meilleur usage au profit du Reich.

D'autre part pour donner l'illusion que l'Alsace a clairement choisi son camp, chaque foyer doit obligatoirement pavoiser au couleurs du Reich les jours de fête et notamment pour l'anniversaire du Führer. Personne ne peut s'y soustraire sous peine de sanctions très sévères pouvant aller jusqu'à un séjour au Camp de Schirmeck.

 

5 Toute lumière est verboten.

La lutte contre toute forme de renseignement des alliés conduit l'armée des vainqueurs à imposer un black-out très sévère. Toutes les fenêtres doivent être camouflées et pour cela dans chaque maison les gens accrochent devant toutes les issues des couvertures pour qu'aucune lumière ne filtre.

Le gendarme allemand veille scrupuleusement au respect de cet interdit et à la moindre infraction il se fait un devoir et même un plaisir à dresser procès-verbal.

Nous sommes en automne et après avoir travaillé toute la journée à l'arrachage des pommes de terre, il faut les mettre en cave. Il fait nuit noire, alors pour prendre les sacs sur la voiture on laisse filtrer un peu de lumière par la porte entr'ouverte. Dans les minutes qui suivent le zélé fonctionnaire accourt et raide dans son uniforme il applique, sans indulgence aucune, le règlement. L'amende de plusieurs marks est perçue sur le champ.

 

6 Alsace terre nourricière.

Cette terre depuis des siècles a toujours été convoitée par ses voisins et notre Alsace a constamment été écartelée, les marques et les plaies des nombreuses invasions sont définitivement inscrites dans la mémoire et dans l'histoire. Une des plus terribles fut sans doute durant la Guerre de Trente Ans avec les atrocités commises par les Suédois. Mon père m'a beaucoup parlé de cette période si sombre pour notre Sundgau alors que dans les livres scolaires on en parlait très peu et même on l'occultait, car c'est avec l'aide de ces mercenaires sans foi ni loi que Louis XIV a rattaché l'Alsace au Royaume de France en 1648 par le Traité de Westphalie. Durant cette terrible guerre l'Alsace a perdu près de la moitié de sa population.

Aujourd'hui les nouveaux envahisseurs se sont empressés de s'approprier cette contrée si fertile et aussitôt ils décrètent que les meilleures terres sont à eux. Du matériel moderne est alors très rapidement acheminé et ainsi je découvre les premiers tracteurs Lanz Bulldog équipés d'un moteur diesel monocylindre. Leur mise en route est spectaculaire et commence par un long préchauffage avec un brûleur à essence, puis on lance l'énorme volant avec une manivelle. La commande de l'accélérateur n'est pas au pied mais se fait avec un grand levier situé sur le côté droit du conducteur.

Pour récolter les blés, plusieurs moissonneuses-lieuses se suivent dans les grandes parcelles réquisitionnées et quelque temps après s'alignent en rangs réguliers les gerbes dressées par groupes de cinq en moyettes.

 

7 La lutte contre les doryphores.

A l'école chaque petit Français apprend que nous devons à Parmentier l'introduction de la pomme de terre en France, toutefois on oublie de nous parler comment le célèbre agronome a connu ce tubercule qui a permis de réduire les grandes famines. Or c'est dans les geôles prussiennes qu'il a appris à connaître ce légume.

Les dirigeants nazis sont rapidement confrontés à un ennemi terrible : le doryphore qui réduit fortement les rendements. Dans un premier temps tout le village est réquisitionné pour ramasser l'insecte qui dévore les plants. Les gens avec une boite à la main prennent les rangs de pommes de terre en enfilade.

Puis les Allemands se rendant compte de l'inefficacité du ramassage imposent un traitement avec un produit certainement très toxique. Par exemple pour la préparation de la bouillie et la pulvérisation les paysans portent des masques. Le matériel de traitement consiste en un groupe de pression, un grand pulvérisateur sur roues tiré par un cheval et de plusieurs pulvérisateurs à dos.

 

8 La récolte des tisanes.

Les enfants d'école accompagnés de l'instituteur doivent régulièrement récolter toutes sortes de feuilles et de fleurs qu'ils font sécher avant qu'elles ne soient collectées. Au printemps cela débute avec le tussilage et les primevères, puis se sont les feuilles de mûrier, de tilleul, etc.

 

9 Le Kindergarten.

Les nazis qui viennent d'annexer l'Alsace veulent immédiatement imposer leur doctrine aux régions conquises. Comme en Allemagne très vite ils cherchent à endoctriner la jeunesse et rapidement une classe de maternelle dite "Kindergarten" est ouverte. Deux jeunes filles que nous appelons "Tante Marlène" et "Tante Frida" sont nos maîtresses, elles viennent des villages voisins de Durlinsdorf et Koestlach. "Tante" se prononce à la germanique bien sûr. Tous les enfants ont immédiatement une préférée et pour chacun de nous la plus grande récompense que l'on puisse avoir, est lorsque "Tante Marlène" nous dit un mot gentil ou encore comble du bonheur lorsqu'elle nous donne la main pour nous faire entrer dans une ronde. La journée est centrée sur des activités de jeux, mais déjà une certaine discipline apparaît, ainsi que de se familiariser avec le langue allemande qui est totalement inconnue dans notre village frontalier. L'hygiène aussi nous est apprise et chacun possède, à côté de la patère sur laquelle il accroche sa veste ou son manteau, une petite tablette sur laquelle sont posés un gobelet avec une brosse à dents et une boîte en métal marquée Gibbs et contenant du dentifrice sous la forme d'un bloc de plâtre rose. Chaque matin nous nous lavons les dents sous la surveillance de nos deux "Tanten", le dentifrice de l'époque quoique légèrement parfumé a cependant fortement le goût de plâtre.

Parfois aussi nous fabriquons des chapeaux en papier puis tous ensemble nous chantons "Wenn ich gross bin, werde ich General, mit dem Helm auf dem Kopf und den Säbel auf der Seite…"

Je pense aujourd'hui que nos deux jeunes maîtresses nous ont certainement mis en partie à l'abri d'un endoctrinement trop poussé. Toutefois la propagande est déjà présente, et ainsi au cours de l'année des petites fêtes sont organisées auxquelles un officier allemand est systématiquement présent. C'est pour bien familiariser et surtout impressionner des gamins de 4 ou 5 ans par l'uniforme militaire et ainsi poser très tôt les premiers jalons de l'endoctrinement nazi, la gloire et les succès du Reich devant servir de modèles aux enfants qui sont les plus malléables et donc tellement plus influençables.

 

10 Joseph le réfractaire.

Le 20 mai 41 le gauleiter Robert Wagner décrète que tous les jeunes Alsaciens de 18 ans et plus devront faire le Reichsarbeitsdienst.

Puis très rapidement le même gauleiter Wagner promulgue une ordonnance instituant en Alsace l’incorporation de force dans l’armée allemande des jeunes Alsaciens. Le calvaire des Malgré-Nous commence.

Joseph mon frère aîné comprend que cela le conduira rapidement à porter l’uniforme allemand. Il ne peut accepter cela et avec plusieurs jeunes du village il passe en Suisse pour ensuite s’engager dans l’armée française. Il rejoint un régiment de cuirassiers stationné à Orange.

A Courtavon presque tous les jeunes refusent de partir et comme mon frère Joseph ils s'évadent en Suisse. Pour freiner cette hémorragie très importante dans tout le Sundgau, l'état nazi décide de prendre les proches de tout évadé et de les jeter hors de chez eux pour en faire une main d'œuvre bon marché au service du Reich. Cela a pour conséquence qu'au village dès novembre 1942 une douzaine de familles sont expulsées en Allemagne. Mes parents sont très inquiets car ils savent que depuis le départ de leur fils aîné, peut être déjà demain ce sera leur tour.

 

11 Albert le Malgré-Nous.

Albert, frère de mon épouse vient de franchir le cap de sa dix-huitième année. Il est conscient de ce qui l'attend, mais il ne peut pas et ne veut pas exposer sa famille à l’exil. Il est donc comme beaucoup de jeunes Alsaciens contraint de partir pour le Reichsarbeitsdienst, c’est le prix exigé par les Nazis pour que les siens ne soient pas jetés hors de chez eux. Toutefois il espère fortement pouvoir par la suite déserter, hélas les choses ne se passeront pas comme il l'a envisagé.

Par la contrainte il est obligé de devenir un Malgré-Nous en portant contre son gré l’uniforme feldgrau.

En octobre 1943 son sang coule et se perd dans l’immensité des plaines d’Ukraine. Il n’aura jamais droit à une tombe sur laquelle ses proches pourront se recueillir, seul souvenir : une inscription sur la stèle du monument aux morts de son village et sa présence dans le cœur de ceux qui l’ont aimé.

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Préface  Chapitre 2